Chronique de recherche
Bonjour à tous, aujourd’hui, je vais vous parler d’un sujet que j’ai
chaleureusement intitulé “la liberté et l’autonomie sur les
plateformes”. Et si vous trouvez mon ton un peu ironique, vous avez
raison, car les plateformes lucratives ne possèdent ses qualités que
dans leur discours.
Pour vous situer un peu, imaginons qu’un matin, en tant qu’étudiant, vous vérifiez votre compte en banque. Il vous reste 20 euros pour finir le mois et il devient alors nécessaire de trouver un travail pour subvenir à vos besoins les plus essentiels. Cependant, vous avez déjà envoyé plusieurs candidatures, mais rien n’a abouti et vous êtes dans une impasse. Il vous faut un job flexible pour respecter vos horaires de cours sans trop de contraintes et surtout un job accessible qui ne demande pas de compétences élevées. Ni une ni deux, vous vous inscrivez sur Deliveroo pour faire de la livraison à domicile à côté de vos études.
Sur le papier, c’est l’idéal : vous êtes indépendant, vous gérez votre emploi du temps et vous avez le revenu qui correspond à vos tâches. En prime, vous avez même droit à un sac à dos offert et l’application se charge de tout. Elle vous envoie les commandes, elle vous indique où aller, quand y aller et fixe le prix.
Sauf que Deliveroo est accusé de travail dissimulé le 13 avril 2022
et écope d’une amende de 375 000 euros ainsi que la condamnation de
ces deux anciens dirigeants, rapporte un article dans Le Monde ce
jour-là[1]. Pourtant, la plateforme se présentait comme un intermédiaire neutre, offrant simplement des opportunités à des travailleurs indépendants. Le problème, c’est que Deliveroo est loin d’être ce qu’il prétend. La plateforme instaure un lien de subordination avec le travailleur ainsi qu’une dépendance technique et économique. Elle agit comme un réel employeur, mais se défait de tous les engagements et de la responsabilité qui est due à ses employés déguisés les mettant eux même en situation de précarité. Ils n’ont pas de protection, pas de chômage ni de droits syndicaux.
Je vous parle de Deliveroo, mais ce rapport au travail concerne aussi beaucoup d'autres plateformes, de différentes manières. Dominique Cardon et Antonio Casilli parlent de digital labour[2]
mettant en lumière l'urgence de qualifier le travail invisible qui est opéré sur les plateformes. Comme le dit si bien l’adage “si c’est gratuit, c’est que c’est toi le produit”, quand vous utilisez un service en ligne gratuit, il se rémunère, en général, sur vos données. Il s’agit des vidéos que vous créez sur YouTube, du post Facebook pour montrer votre petit chat trop mignon… Oh, oups ! Que vois-je ? Serait-ce une pub pour croquette sur le côté de votre écran ? Oui, Facebook sait que vous avez un chat et vos données ont d’ores et déjà été revendues pour cibler les publicités que vous voyez. Ces plateformes capitalisent l’individu à travers son flux de données donnant à chacun de vos gestes une valeur marchande. C’est ce que Soshana Zuboff, professeure à Harvard et psycho-sociologue, appelle “le capitalisme de la surveillance”[3].
Ainsi, sur ces plateformes, l’internaute est un produit, génère du
flux et du contenu et répond aux règles de ses entités pour les
utiliser. Sa liberté et son autonomie sont toutes relatives
puisqu’il est subordonné aux usages que la plateforme délimite et
aux interactions qu'elle permet. Elle est véritablement maître du
marché qui a lieu dans son système et possède le pouvoir de fixer
les prix, comme le fait Uber par exemple, de réguler son contenu,
comme sur l’Appstore qui autorise ou non les applications qui y sont
hébergées. Elle permet une réputation sur ses membres et possède
même un pouvoir de jugement et de sanction sur les conflits. Une
plateforme n’est pas une entité neutre, elle apporte un cadre et des
règles qui subordonnent son utilisateur.
Vous êtes maintenant en pleine conscience de votre relation avec ces
écosystèmes numériques et pourrez juger par vous-même si ces
conditions vous conviennent ou bien s'il est temps de trouver des
alternatives un peu plus open source et libérer de toute forme de
capitalisation pour partager vos données.
Bibliographie
[1] “Deliveroo condamnée à une amende de 375 000 euros pour
travail dissimulé”, 19 avril 2022, Le Monde.
Lien vers l’article
[2] Antonio Casilli et Dominique Cardon.
Qu’est-ce que le Digital Labor ? Institut National de
l’Audiovisuel (INA), 2015.
Lien vers le livre
[3] Shoshana Zuboff, « Le capitalisme de la surveillance : Un
nouveau clergé », Esprit, no 5, mai 2019 : p.63‑77.
Lien vers l'article